Nuitée chez le chef de village de Vieng Poukha

Après les parties de football et de béret dans les villages proches de Muang Sing, nous poursuivons notre découverte de la campagne laotienne en passant une nuit chez l’habitant. Un tuk-tuk nous conduit à une vingtaine de minutes de Luang Nam Tha et nous laisse au bord de la route à Vieng Poukha, face à quelques maisons sur pilotis en bois, bambou et paille de riz, semblables à celles que nous avons aperçues dans les dizaines de villages traversés depuis notre arrivée au Laos.
Les filles courent sur le pont suspendu en suivant une femme qui nous amène, par un sentier parsemé de bouses, à notre logis d’une nuit : la maison du chef de village, comme nous l’apprendrons dans la soirée. Nos bagages prennent largement un quart de la surface « habitable », reconnaissable aux nattes qui recouvrent le sol et aux vieux matelas entassés dans un coin. Il est trois heures, le soleil est encore haut dans le ciel mais la pénombre envahit déjà la pièce. Les braises du brasero éclairent la cuisine : quelques casseroles, autant de tabourets de dix centimètres de haut et des bassines. Pas vraiment la cuisine toute équipée dont rêve toute ménagère européenne ! Il faut dire qu’il n’y a rien d’inutile dans cette habitation, à part des posters de pop stars laotiennes ou chinoises au mur. La seule table, sans chaise, est envahie par les vêtements et des cartables, qu’une horde de gamins surgie de nulle part vient tout à coup récupérer. Pas de télévision, un poste de radio que nous n’apercevons pas –il est sans doute recouvert d’une bonne couche de cette suie qui rend les murs et le toit de la cuisine noirs charbon- mais que nous entendrons à dix-neuf heures, pour les informations nationales introduites par un musique qui ressemble à un hymne national avec le crachotis dans le micro des « Français parlent aux Français ». Une femme s’active pour préparer le dîner, entourée de quatre enfants morveux qui ne sont pas les siens. Les habits sont troués et maculés, les filles ont le crâne rasé : les poux ont sans doute frappé. Espérons que nous y échapperons car notre dernière séance vinaigre blanc + démêlant + peigne fin sur des bestioles fontenaysiennes remonte à Montréal : un véritable exploit ! …/…
Les autres membres de la maisonnée et la plupart des villageois sont probablement aux champs, à préparer les rizières pour le repiquage. Donatella et Antonia s’initient aux secrets de la gastronomie laotienne (pour inviter Fa et sa famille ?) : cuisson de riz gluant dans un large panier quadrilatère en paille de riz tressée –c’est déjà un classique pour elles puisque le khao niaw revient à chaque repas sans qu’aucune ne s’en plaigne-, effeuillage de fougères piquantes, lavage de plantes vertes qui s’apparentent aux épinards. Les filles s’activent pour maintenir le feu sous la marmite mais leur tache principale consiste à aller chercher l’eau à la rivière. Deux seaux en plastique à remplir en se penchant à partir de la berge boueuse, à poser en équilibre sur une perche de bambou et à transporter sur l’épaule. Autant vous dire que les seaux de vingt litres ne sont pas remplis à ras bord au départ, et encore moins à l’arrivée après être remontées sur un sentier proche du toboggan et avoir grimpé l’escalier-échelle qui mène à l’avant-cuisine, une terrasse réservée aux préparatifs et aux lavages avec écoulement des eaux usagées directement en contrebas. Heureusement pour le dos d’Ariane et de Donatella que notre logis est proche du cours d’eau car je vois des petites filles, âgées de huit ou dix ans, qui portent les baquets vers des maisons situées tout en haut du village. Autre activité des fillettes ou des femmes que nous découvrons en nous promenant aux alentours : l’écossage du riz avec un pilon, soit directement à la main, soit par un système de balancier où le pilon monte lorsque les enfants –généralement deux à la fois- grimpent sur une barre de bois placée perpendiculairement. Jeu de balançoire pour les MADAM, corvée pour les filles du village : j’ai l’impression qu’il faut plusieurs centaines de coups de pilon pour écosser la quantité de riz placé dans le mortier, qui correspond à la ration quotidienne d’une famille. Nous poursuivons nos déambulations sous un léger crachin ; cochons noirs, poules, canards croisent notre route. Tout ce petit bétail divague dans la journée, malgré les tentatives des autorités de le maintenir dans des enclos pour éviter les maladies dues à ses défécations. Mais les paysans n’ont pas de quoi le nourrir et le laisse donc rechercher sa pitance dans la nature.
Fin d’après-midi : heure du lavage à l’un des quatre robinets des villages et aujourd’hui spectacle venu de France. Marie sort en paréo, vêtue comme une laotienne, aux motifs et couleurs prêts. L’eau a à peine commencé à couler que déjà dix, vingt puis rapidement cinquante personnes s’attroupent pour la regarder se laver. Pas de curiosité malsaine, juste de l’amusement à voir comment une falang se lave. Marie poursuit imperturbablement sa toilette, même si elle n’en pense pas moins, elle qui réclame toujours de fermer la porte de la salle de bain pour avoir cinq minutes de solitude dans la journée ! Il n’y a qu’au Laos que nous avons aperçu ces séances de lavage sur la place du village ou à la rivière : hommes en caleçon, femmes recouvertes d’un tissu du haut des épaules jusqu’aux chevilles, ils arrivent avec un panier en plastique empli de savons et crèmes, recouvert d’une serviette de bain, comme des Japonais au sento. Nous n’avons noté ni horaire spécial ni séparation par sexe pour les ablutions mais le lavage corporel semble être un moment apprécié par les Laotiens ruraux.
Dîner de légumes. Au fur et à mesure que la soirée avance, notre chambre se remplit… Les chef est rentré des champs, un jeune qui parle anglais nous sert d’interprète, des hommes passent pour discuter, des femmes avec un bébé au sein regardent notre famille. La majeure partie de la conversation se déroule en khamu, la langue d’un des quarante-neuf groupes ethniques officiellement recensés au Laos. Les soixante-dix familles de Vieng Poukha sont des khamus, originaires des hauts plateaux, considérés comme la population originaire de cette région mais péjorativement traités d’esclaves car ils ont servi de serfs aux envahisseurs successifs et, plus récemment, aux monarques laotiens. Cette ethnie reste parmi les plus pauvres : c’est l’une des raisons pour lesquelles la formule « nuit chez l’habitant » y est proposée par l’office du toursime de Luang Nam Tha. Cependant il y a des touristes moins d’une fois par mois et leur visite demeure une attraction et une ouverture vers l’extérieur, autant qu’un revenu d’appoint.
Nuit sous la moustiquaire : nous décidons d’ailleurs de reprendre un traitement anti-paludéen, rapidement arrêté en Inde, car il paraît qu’il y a eu des cas au village. La saison des pluies arrivant, la contamination risque de reprendre.
Le lendemain, nous suivons les enfants qui se rendent à l’école, le seul bâtiment en dur avec le centre sanitaire. Sol battu, tables en bois, tableau noir au mur, pas le moindre livre ni matériel pédagogique de visible, pas plus que d’enseignants. Je m’amuse à faire répéter aux plus grands leur âge en anglais : je suis frappée par leur timidité. Quand je m’adresse aux filles, elles partent en courant, sans un mot. Quant aux garçons, ils ne s’enfuient pas mais se poussent du coude en gloussant et en se moquant les uns des autres, à moins que ce soit de moi…Finalement, un jeune professeur arrive et collecte sept mille kips (0,70€) par enfant, peut-être les frais de scolarité de l’année prochaine. Ceci fait, il part boire le thé que des élèves ont apporté, en compagnie de trois autres adultes. Nous décidons d’offrir à l’école une des ouvrages anglo-laotiens que nous avons achetés à Luang Prabang, intitulé « 23 enfants autour du monde », espérant que ce livre permettra aux élèves de découvrir la vie dans d’autres pays que le leur.
Pour nous aussi, cette journée en village khamu restera une expérience de vie bien différente de la nôtre, où la voiture est remplacée par le buffle, l’achat des légumes au marché par la cueillette des plantes le long de la berge, la salle de bain par le robinet collectif et la rivière, le passage piéton par le pont suspendu, le lecteur DVD par la réunion chez le chef, les crottes de chien sur les trottoirs par les bouses dans les rizières, le temps de lecture par la corvée d’eau et les devoirs du soir par les devoirs du CNED. Heureusement qu’il y a l’Education Nationale pour garder ses racines.
Même si elles ont peu joué avec les enfants, les MADAM sont ravies de leur nuit et partantes pour recommencer dès que l’occasion se présentera. Je suis contente d’avoir pu partager une journée, sans être simple spectatrice. Cependant, je regrette la difficulté à communiquer : le seul anglophone n’avait pas un niveau suffisant pour bien comprendre le fonctionnement de la communauté et n’a pas pu nous emmener visiter le village et la forêt environnante. D’autre part, le prix demandé, plus de deux fois supérieur à celui que nous aurions payé en ville avec un niveau de confort bien supérieur, m’a semble exagéré. Je me rends compte de ma propre ambiguïté : je suis prête à aider une initiative de tourisme responsable et contente de contribuer à augmenter les revenus de ces populations rurales défavorisées ; pourtant, je raisonne toujours avec un schéma économique où je valorise un service ou un produit en fonction de la concurrence et non pas des besoins financiers du vendeur.

28/05/2009

Laisser un commentaire