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Le père Pedro, un révolté au service de l’Espérance

Dimanche, juillet 12th, 2009

Pour être tout à fait honnête, je ne me souvenais pas du nom du Père Pedro Opeka, même si Nicolas me l’avait cité après son passage à Madagascar l’année dernière. Par contre, une fois que j’ai commencé à lire son autobiographie « Père Pedro - Combattant de l’espérance » et réalisé tout ce que ce Lazariste avait fait pour les Malgaches, j’ai eu envie de le voir. La rencontre manqua d’intimité -nous étions plus de quatre mille à assister et participer à sa messe célébrée aujourd’hui-mais ce fût un grand moment d’intensité et d’évangélisation.

La côte est si raide pour monter au village d’Akamasoa (« les bons amis » en malgache) que la 2CV qui nous y emmène cale au beau milieu : pourtant, il faut généralement plus de 8 passagers pour venir à bout d’une 2CV locale, même avec 200.000 kilomètres au compteur. Les maisons sont en briques, avec des fleurs au balcon, sans déchets alentour, sagement alignées le long d’une rue pavée bordée de petits commerces. On sent déjà l’organisation slovène et les origines de maçon du Père Pedro. Arrivés sur l’esplanade d’où nous dominons plusieurs quartiers de Tana et la carrière de pierres où tout commença il y a vingt ans, nous nous étonnons que le chauffeur de taxi ne souhaite pas nous attendre, ce qui est pourtant pratique courante avec les touristes. Nous manquons de temps pour résoudre cette énigme : il est quasiment neuf heures et la messe était à huit heures. Nous sommes pris en main par une équipe d’accueil : inscription de nos noms sur un cahier (tiens, des volontaires Fidesco sont passés la semaine dernière) et accompagnement à l’intérieur du gymnase, converti en église. Les Vasas bénéficient d’un traitement de faveur avec des chaises, plus confortables que les gradins ou le sol de béton recouvert de nattes, et une vision parfaite sur la chorale et le prêtre. Nous ne sommes qu’à une dizaine de mètres du célébrant, et encore plus proches des baffles : Ariane se bouche les oreilles quand les percussions démarrent. Il est impressionnant : immense, barbu, levant haut la bible et faisant le tour de la salle pour que chacun puisse voir de près le livre de la Parole. La foule, dont la moyenne d’âge doit être inférieure à vingt ans est captivée, riant à plusieurs reprises. Il est difficile pour nous de suivre et les deux heures trente sont un peu longues mais nous ressentons la ferveur de l’assemblée. Excellent communicant, le père Pedro fait venir à ses côtés un groupe de jeunes Slovènes qui part en mission le lendemain dans un camp d’été du Sud de la grande île; il a aussi la bonne idée de traduire en français les points forts de son sermon. Il ne mâche pas ses mots, le père Pedro, et je me demande comment il est encore vivant : sa tombe serait certainement déjà fleurie en Amérique du Sud. « L’homme ne doit se prosterner que devant Dieu, mais pas devant les puissants de ce monde. La prière est notre arme. Dans une classe, si l’immense majorité des élèves doit redoubler en fin d’année, qui est responsable ? Les enfants ou le professeur ? Alors pourquoi laissons nous les gens au pouvoir qui maintiennent 80% des Malgaches dans la pauvreté. Relevons la tête. Luttons et travaillons ». Discours musclé : la force de la Bonne Nouvelle et des évangiles mise au service des pauvres a permis à dix-sept villages de sortir de terre -dont celui où nous nous trouvons-, à trois cent mille personnes en détresse d’être aidées et à quarante mille enfants de suivre une scolarité. La semaine prochaine, quatre cents enfants d’Akamasoa passeront le brevet de fin d’études primaires et les prières de l’assemblée les accompagnent pour que le pourcentage de réussite soit proche de 100%, comme l’année dernière.

Un bulldozer, un Fidel Castro (les messe du Père Hervé de 90 minutes font figure de messe privée), un révolté : beaucoup d’épithètes conviennent au père Pedro. Le plus marquant est son incapacité, comme l’abbé Pierre ou soeur Emmanuelle, à s’habituer à la misère, à la violence, à l’injustice, quand bien même ces fléaux sont le lot commun et perdurent depuis toujours. Une volonté d’extirper ce qui brise la dignité de l’homme et de faire surgir ce qu’il y a de beau en chaque homme.

Et pour faire connaître sa lutte, un nouvel ouvrage est paru « Journal de combat. Missionnaire à Madagascar ».

Pour clôturer, la clé du mystère sur sur le taxi : il connaissait la durée de la messe, lui !

Cérémonie “baasii”

Dimanche, mai 31st, 2009

Il est midi. Nous arrivons tout dégoulinants dans un village qui borde la rivière Nam Ou, non loin de Niang Kiaw. Le soleil tape très fort mais les filles ont voulu accompagner Paco et Sandy, deux jeunes rencontrés dans le bus l’avant veille et qui ont eu la bonne idée de partir passer deux jours chez l’habitant. Enthousiastes et généreux, ils ont apporté force boules de pétanque et ballons de foot aérien (le fameux foot volley lao-thai). Comme dit Sandy, ils sont « à fond », et les filles espèrent bien profiter de leur arrivée pour jouer avec les enfants du village.

A la troisième maison, nous sommes arrêtés par des hommes un peu endimanchés et pas mal éméchés mais gentils qui nous prennent par le bras fermement pour nous amener à l’intérieur. La maison est bondée,  il en sort un brouhaha de voix et de musique, une odeur un peu fétide d’alcool et de nourriture; les gens entrent et sortent, les chiens et les chats aussi. L’énergie est toute particulière, forte et nouvelle pour nous. Les filles ont un peu peur de ces haleines chargées d’alcool et de ces bras qui les agrippent en passant.

Au centre de la maison, assis autour d’un petit autel chargé d’offrandes et de bougies, sont assis deux couples, un âgé et un jeune, avec des enfants. Le reste de l’assistance s’affaire autour d’eux. Très vite nous comprenons que les gens défilent pour leur nouer aux poignets des bracelets de coton blanc. Des dizaines de bracelets entremêlés. Ceci rajoute encore au sentiment de mystère. La cérémonie est aussi intense qu’ésotérique, mais je sens qu’il n’y a pas d’agressivité particulière. Nous sommes pris en mains et dirigés vers les couples pour leur nouer des bracelets et leur adresser un petit mot. Puis nous recevons à notre tour des bracelets, que nous acceptons volontiers, et de l’alcool de canne à sucre, que nous refusons poliment. L’ambiance est électrique et conviviale à la fois, unique; il se passe quelque chose de fort, nous le sentons. Après une demi-heure, nous sortons de la pénombre pour retrouver le soleil. Nous sommes un peu soulagés de quitter cette autre planète, et heureux en même temps d’avoir participé à ce moment si intense de vie communautaire. Nous reprenons notre route et menons les amis à leur lieu d’accueil puis visitons avec eux l’école rudimentaire du village. Martha profite des « tijeux ». En fin d’après-midi au retour de la promenade nous recroiserons une bonne partie des convives, rentrant à pied ou en moto dans leur village, titubant pour certains, poursuivant les discussions avec force animation pour d’autres.

Le lendemain matin, nous apprendrons dans un livre que nous avons assisté à une cérémonie baasii. Pilier de la culture lao, elle permet de rééquilibrer les trente deux esprits  de la vie quotidienne. Elle se pratique avant ou pendant un événement important et permet à une famille de surpasser les difficultés. Un de ces moyens dont parle Majid Rahmena dans son livre « Quand la misère chasse la pauvreté » et qui permet à la fois de  maintenir le « temple » intérieur de chacun et le « métabolisme » de la communauté villageoise en bon état. Nous en profitons au passage (ne pas enlever les bracelets reçus avant 3 jours) pour réajuster nos équilibres familiaux en vue du retour vers le Vietnam via la rivière Nam Ou,  les montagnes, la jungle et  Dien Bien Phu (on nous a dit que la frontière est ouverte aux étrangers depuis peu). Merci!

 

 

Cérémonie des offrandes

Samedi, mai 23rd, 2009

La cérémonie des offrandes est devenue une attraction touristique majeure de Luang Prabang, la cité des temples. Nous n’en savions rien avant de venir mais n’avons pas mis longtemps à nous en rendre compte, en constatant que de nombreuses affiches mettaient en garde les étrangers contre des comportements déplacés. Nous étions donc peu enclins à nous lever à cinq heures du matin, pour risquer de tomber sur un groupe de Chinois bruyants, photographiant tous azimuts. Mais l’omniprésence des moines dans la ville et rencontre avec un d’entre eux dans le principal temple nous a incités à regler notre montre sur le mode réveil. Pour le coté folklorique, nous n’avions qu’à moitié tort : ce sont en fait des Américains qui plaçaient des gaufrettes et des jus de fruits sur une natte, tout en ajustant l’objectif de leur caméra, juste devant notre hôtel, quand nous franchi la porte. De toute façon, la cloche des temples nous avaient réveillés. Nous fuyons à quelques dizaines de mètres, au calme : devant chaque porte de maison, un petit tabouret sur lequel est installé un donateur, plutôt âgé en moyenne, avec un panier de riz gluant format familial. Les femmes sont généralement ceintes d’une écharpe blanche. Nous n’avons pas longtemps à attendre : une trentaine de moines arrivent, chacun portant une espèce de saladier en métal, recouvert d’un couvercle et accroché à un sac en toile, de couleur orange comme tout le reste des vêtements.Pas une parole n’est échangée, ni même un regard, entre celui qui donne et celui qui reçoit : le couvercle s’ouvre comme automatiquement, une main plonge dans le panier pour prélever une boulette de riz et la lancer sans plus de cérémonie dans le réceptacle, le couvercle se referme. Même manière de procéder pour les trente moines, alignés, les anciens précédant les plus jeunes qui ne semblent pas avoir plus de six ou huit ans. Les temples sont nombreux à Luang Prabang et ce sont donc plus de deux cent moines qui défilent quotidiennement, en silence, acceptant avec humilité de manger une nourriture qui aura été touché par plusieurs dizaines de main. Et ce sont des dizaines de personnes qui, jour après jour, se réveillent à l’aube, préparent le riz et le partagent sans rien attendre en échange. Finalement, je suis heureuse d’avoir assistée à cette cérémonie peu spectaculaire mais très parlante : donner, recevoir, dans la simplicité et la durée. Leçon de gratuité et de service, exemple de pauvreté et d’humilité. Sans un mot, juste par l’action, comme un clip pour vanter la charité qui ne passera jamais.

Rencontre euchuménique à Hué

Dimanche, mai 10th, 2009

Hier, journée de transport avec sept heures de bus pour rallier Phnom Penh à Saigon, suivie d’une bonne heure en agence de voyage pour décider quel moyen nous utiliserons pour poursuivre vers Hoi An au plus vite, sans oublier de récupérer les bagages laissés chez Vincent et Fanette. Ne pas passer par un « tour operator » a énormément d’avantages mais peut parfois présenter quelques inconvénients, par exemple lorsque le choix de l’hôtel se fait en fonction de son nom. Cela a été le cas hier soir : à 21 heures, nous étions tous les neuf avec nos bagages, à nous demander où passer la nuit. J’aperçois une pancarte indiquant « Lélé hotel », or Léa est une grande amie de Donatella qui l’appelle Lélé. C’est décidé : nous y dormirons. Ariane raconte : « Nous avons très mal dormi. Notre chambre n’avait ni climatisation ni ventilateur donc on crevait de chaud. Nous étions au-dessus d’un bar avec la musique à fond sans avoir de fenêtre : elle était cassée et l’ouverture était cachée par un rideau. Heureusement que nous sommes partis à quatre heures du matin pour nous rendre à l’aéroport car la musique était toujours allumée à fond. Sur la route nous avons vu des gens saouls. Nous avons pris l’avion pour aller à Hoi An avec la compagnie Vietnam Airlines ».

Echaudée par cette nuit, je préfère me fier au guide et nous trouvons un hôtel dont le confort et l’isolation phonique nous rassure. Nous partons alors à la recherche d’une église. Hervé, le cousin d’Armelle qui habite HCMV, nous a expliqué que les églises étaient bondées pour la messe de sept heures dans toute cette région. A la réception, on nous indique aussi que la messe était à sept  heures du matin mais nous espérons avoir droit à un horaire plus français. Donatella prend en main le plan pour nous orienter : Hoi An est une ville ancienne, qui n’a pas été détruite pendant la guerre, où quelques artères principales ont été percées mais qui est surtout sillonnée de ruelles étroites, ombragées, où les femmes et enfants rencontrés nous regardent avec quelque étonnement. La frénésie de Saigon n’est pas arrivée jusqu’ici. Pas de clocher en vue, question à un passant. Il nous fait signe de l’attendre. Quelques  minutes passent : a-t-il bien compris ? Mais oui, il réapparaît avec deux missels en vietnamien. Il ne nous reste plus qu’à le suivre à travers un véritable labyrinthe. Il s’arrête finalement, rentre dans une cour qui ne ressemble en rien à une nef; une croix malgré tout à l’entrée et une quinzaine de chaises, qui sont aussitôt dépliées pour nous faire asseoir. De l’intérieur de la maison sort le pasteur, deux de ses trois filles et sa femme. Leur niveau d’anglais ne permet pas d’échanger autant que nous l’aurions voulu, sans même aller jusqu’à un prêche. Comme l’ont résumé nos filles « nous avons assisté à une messe, pas trop longue au moins. Pendant dix minutes, un monsieur nous a parlé de sa vie et a fini en nous offrant du thé avec des gâteaux. Nous avons quand même dit un bénédicité. Ces gens n’étaient même pas catholiques, ils étaient protestants. Drôle de messe ! ». Je finis par me demander si nos filles accordent à l’Eucharistie sa juste place… Sans qualifier cette rencontre de messe, elle a été tout de même été pour nous un signe de l’universalité du message du Christ et de la fraternité qui lie les croyants. Et j’ai éprouvé du respect pour cet  homme, fidèle à sa foi malgré les turbulences historiques et politiques, qui a en charge soixante-dix paroissiens, ruraux, qui n’hésitent pas à faire trente ou quarante kilomètres pour écouter sa parole et la Parole.

Messe en français à Saigon

Dimanche, avril 26th, 2009

Sœur Martha Theresa est venue nous chercher pour nous emmener à la messe francophone dans une paroisse dominicaine. J’étais étonnée de sa tenue : veste noire sur pantalon à l’occidentale. Il faut dire que tous les Vietnamiens n’ont pas gardé grand-chose de leurs vêtements traditionnels. Dans la rue règnent uniformément tee-shirt et pantalon : le socialisme ne se voit pas sur les habits sauf lorsqu’oncle Hô et sa longue barbe est pris comme motif. Pour en revenir à sœur Martha Theresa, quand elle a constaté que nous étions prêts, elle a enfilé son habit et mis son voile : nous étions prêts à affronter le flot des motos, aussi intense en cette matinée dominicale que les jours précédents. Confiance en soi, évaluation précise des vitesses et des distances, rapidité de déplacement et foi dans la vie éternelle sont autant d’atouts pour quitter le trottoir –lui-même envahi par des engins stationnés ou en mouvement- et rejoindre l’autre rive, vivant !
Le célébrant est vietnamien, âgé d’une bonne soixantaine d’années. Pendant son homélie, je me prends à m’interroger sur toutes les épreuves que cet homme a certainement surmontées : sans doute né pendant la seconde guerre mondiale, quand son pays était aux mains des Japonais ; enfant quand son peuple se battait contre les Français dont il maîtrise parfaitement la langue ; séminariste quand les Américains pilonnaient ses terres, jeune prêtre quand les communistes prirent le pouvoir sur tout le pays, prêtre mûr quand le capitalisme se mit à déferler sur Saigon la dévergondée et maintenant au service d’une petite communauté d’expatriés et volontaires qui doivent tourner très régulièrement. Ces pensées, je les ai souvent depuis que nous sommes au Vietnam, face à une personne d’un certain âge : est-elle pro française ou non ? Qu’a-t-elle subi pendant les trente années où son pays a vécu en guerre et du fait du socialisme d’été ? C’est étonnant comme le mot « Vietnam » reste associée pour moi avec le terme « guerre » : peut-être parce que j’ai toujours eu dans ma classe ou mon école un camarade Nguyen, dont je savais bien qu’il était réfugié ou fils de « boat-people ».
Le prêtre ne fait aucune propagande communiste, ce qui est parfois le cas parait-il. Par contre, il ne se prive pas d’une comparaison ironique entre les 10% de pratiquants dans l’Hexagone –il me semblait qu’ils n’étaient que 3%- et les 1 sur 12 au Vietnam. Même en terme de religion, les Vietnamiens font vite et fort.
Facile de suivre la messe : feuille en français, chants de la communauté de Saint Jean –il ne manque que les tambours et Sybille- et visages connus. Commençons par Vincent et Fanette, chez qui nous avons déjeuné hier : Vincent était un membre éminent de la bande des jeunes de la paroisse francophone de Tokyo en 1995, sous couvert de coopération chez les MEP ; Stéphanie passait son bac. Depuis, Mathurin et Manon sont arrivés et toute la famille a eu l’excellente idée de s’installer à Saigon pour raisons professionnelles. Sœur Atsuki (souvenez-vous, à Tokyo) nous a donné leur adresse et nous avons dégusté une quiche lorraine au bord de la piscine en évoquant des souvenirs d’anciens et des projets de « toujours jeunes » pendant que les filles retrouvaient les poupées Corolle, les landaus et les Kaplas avec beaucoup de plaisir. Il y aussi Hervé, cousin d’Armelle, chez qui nous allons déjeuner : encore une piscine en vue et des enfants avec qui jouer, qui plus est cousins de Flavie. Il y a aussi des jeunes qui s’attardent après l’office : encore des MEP. Profitons-en, Priscille nous propose de lui rendre visite à l’orphelinat où elle est bénévole.

Emmaüs, visionnaire au Japon

Mardi, avril 21st, 2009

Parmi les personnes que Laure avait très envie de revoir au Japon, il y avait Sœur Hatsuki, responsable d’Emmaüs à Tokyo. Nous l’avions rencontrée deux ou trois fois pendant notre premier séjour au Japon (1988-1990) et toujours apprécié sa gentillesse, sa joie de vivre et sa simplicité, et senti l’importance de son travail avec les oubliés du système japonais, oubliés dont personne ne s’occupait dans cette période faste.
En la retrouvant toujours aussi joviale (« akaroui » comme on dit en japonais), accueillante, douce et pleine d’espoir, et surtout en l’écoutant raconter aux filles sa vocation et son histoire, une évidence m’est apparue : celle de l’intuition géniale et incroyablement visionnaire de l’Abbé Pierre qui s’intéressa au Japon dès les années soixante.
«Dans mon enfance, je me demandait pourquoi certains enfants devaient voler pour se nourrir et pourquoi personne ne s’occupait d’eux ». « Devenue grande, je voulais faire quelque chose pour eux » ; « un jour j’ai rencontré un Monsieur qui cherchait à apprendre le japonais ; je lui ai proposé de l’aider, il travaillait pour l’Abbé Pierre, c’est comme cela que j’ai connu Emmaüs » . Depuis, entrée aux Missions Etrangères de Paris, Sœur Hatsuki a consacré sa vie aux pauvres de Tokyo, ceux qui ont perdu leur travail, quitté leur famille, sombré dans l’alcoolisme, perdu leurs repères et leurs soutiens sociaux. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, ces oubliés du système étaient très peu nombreux, le modèle japonais de croissance ayant donné accès à la quasi-totalité de la population aux privilèges de la classe moyenne : l’emploi à vie, la reconnaissance et la protection sociales de l’entreprise, des conditions de vie frugales mais sans risque. Avec l’éclatement de la bulle spéculative financière et immobilière en 1990, les exclus du système, rejetés par la majorité comme des marginaux « ayant souhaité cette vie » ont commencé à se multiplier. Traditionnellement, ils venaient s’échouer au parc de Ueno et au pied de l’autoroute suspendue longeant la rivière Sumida, deux quartiers traditionnels et populaires de Tokyo, où les gens les toléraient. Ailleurs, comme à Shinjuku, ils étaient régulièrement délogés par la police qui détruisait leurs cabanes en cartons pourtant propres (comme à la maison, ils y entraient en laissant dehors leurs chaussures). Aux vieux et aux rares immigrants clandestins (des Iraniens en particulier) ont commencé à s’ajouter des pères de famille n’osant pas annoncer à leur entourage qu’ils avaient perdu leur emploi et préférant disparaître dans la nature plutôt que perdre la face. Aucun de ces marginaux ne mendiant, ils ont pendant longtemps vécu des restes des restaurants et des clubs huppés de Ginza trouvés sans grand mal dans les poubelles. Mais les clubs, financés par les budgets de représentation des entreprise,s fermant un à un et la concurrence pour les poubelles se faisant de plus en plus rude, ils ont dû trouver d’autres sources de subsistance. En leur proposant le modèle des chiffonniers d’Emmaüs, l’Abbé Pierre a eu  une intuition géniale : proposer aux rejetés de retrouver un groupe qui les reconnaisse et les entoure, tout en leur proposant un travail : collecter et vendre les déchets que la société japonaise produit en quantités inégalées (tout est emballé, sur-emballé et ré-sur-ultraemballé au Japon). En proposant en même temps de redonner du sens à leur vie, et donc une place dans la société.

Sadhana forest : reforestation à Auroville

Samedi, avril 4th, 2009

Nous sommes allés à Auroville à Sadhana Forest, un projet du centre Auroville. Le fondateur Aviram est arrivé d’Israël avec sa femme et sa petite fille d’un an il y a sept ans. Son projet consiste à reboiser une terre presque déserte située à dix kilomètres de Pondicherry. Aviram nous explique leur mode de vie. Des volontaires creusent des trous avant la mousson pour récolter l’eau et pour éviter que ça fasse de l’érosion : l’eau descend dans la terre et recrée la nappe phréatique. Pour renforcer les plates-bandes principales, des pieds de vétiver et de plantes aromatiques sont plantés. Leur engrais principal sont les excréments humains (12 tonnes par an ) et le reste de nourriture. Nous avons vu l’endroit où ils gardent l’énergie des panneaux solaires et utilisent le reste de cette énergie pour fabriquer des piles de voitures électriques. La communauté a aussi un camion qui ne peut pas rouler à l’énergie électrique : ils écrasent des graines de l’arbre pongomia pour faire du bio-diesel. Avec six cents volontaires venant de quarante-cinq pays, ils ont planté 20 000 arbres en cinq ans qui représentent cent cinquante espèces différentes. Des fils de noix de coco sont déposés dans les trous creusés pour faire un lit à l’arbre. 90% des arbres survivent après la plantation. Sur la colline où nous étions, quatre cents volontaires avaient travaillé au reboisement. Les volontaires mettent plus de cœur que des professionnels, à tel point que s’ils reviennent, ils disent: où est mon arbre ? Des enfants des villages voisins vont venir planter une forêt d’arbres fruitiers et de légumes afin de pouvoir se nourri et nourrir leur village. Il n’y a pas encore de volontaires locaux à part les enfants. Tous les vendredi, Aviram et sa femme montrent gratuitement leurs projets à tous les touristes intéressés par la permaculture et la reforestation de manière à trouver des volontaires et éventuellement des successeurs car ils souhaiteraient construire un nouveau projet en Afrique. Nous sommes allés à la piscine (un gros bloc de béton) avec les deux enfants d’Aviram, qui ne vont pas à l’école : cependant, comme il y a constamment des volontaires du monde entier, ils parlent hébreu, anglais, un peu français et tamil. A la nuit tombée, une cérémonie a eu lieu avec des chants, de la musique avec l’instrument à vent aborigène et des danses : c’était la bénédiction du bassin à spiruline. Gilles, un français qui visite des bidonvilles au Brésil et en Afrique pour initier des piscines à spiruline, avait apporté les algues de base. La spiruline est une algue qui apporte trois fois plus de protéines que la viande et deux fois plus de protéines que le tofu. Cette plante pousse dans le désert, lorsqu’il y a du sel, de l’eau et un milieu acide (ici, c’est avec des cendres et de l’urine !). I Au bout de quatre jours, la spiruline peut être récoltée, fraîche en salade ou séchée. Comme les membres de la communauté de Sadhara sont végétaliens, la spiruline leur apporte des protéines. Avant de rentrer, nous avons pédalé sur des vélos pour créer de l’énergie : à plusieurs, ce n’était pas trop difficile. Cette énergie vient en complément des panneaux solaires, c’est plus utile que de faire du sport dans un club de fitness, c’est plus convivial que de regarder la télé. De toute façon, Gilles nous explique que lorsqu’on doit fabriquer son énergie à la force de ses jambes, on devient très économe. ARIANE

Intouchables catholiques, deux fois exclus !

Lundi, mars 30th, 2009

Fils de paysan sans terre Dhalit –c’est à dire “intouchable”- de la region de Madras, le père John Suresh rencontre à onze ans un prêtre catholique qui le prend sous son aile ; son père accepte qu’il entre au séminaire après qu’il aura été repéré pour ses aptitudes intellectuelles. Pendant ses études, il se fait remarquer et sanctionner car il a tenu tête à un camarade qui le traitait de peureux Dhalit pendant un match de football. Refusant de laisser l’insulte sans excuse, et blessé que son professeur présent sur le terrain n’ait pas le courage de prendre position, il quitte le terrain avec la balle, disant haut et fort que « sa dignité vaut plus que leur jeu » ; Sept ans plus tard son ordination sera retardée d’un an sous prétexte « qu’il a tendance à sur-réagir ». Tant pis ; il ne lâchera jamais. Il est nommé dans une paroisse rurale très pauvre, Puru, où un prêtre, le Père Joseph vient d’inaugurer une école primaire et un collège en rase campagne. Atteint de cancer, il a choisi le jeune Père Suresh, son assistant depuis un an pour lui succéder dans ce projet ambitieux. Il est grand temps, car six mois plus tard il ne sera plus de ce monde… Tout juste le temps d’inaugurer l’école, de consolider les financements allemands et suisses, et le soutien de l’Evêché. Father Suresh reprend le flambeau avec courage, sans jamais se poser de questions, et infatigablement va faire grandir le projet, lui ajoutant une école maternelle, puis un pensionnat pour enfants défavorisés (la plupart dans cette campagne), puis collège technique, sans oublier une formation d’un an pour jeunes femmes Dhalits : arts traditionnels, sciences humaines, informatique, arts martiaux, design. Une formation diplômante, qui développe surtout l’autonomie et la force de caractère de ces jeunes femmes habituées dès le plus jeune âge à la soumission et aux maltraitances. Il milite aussi dans sa paroisse pour que l’Eglise Catholique assume pleinement son engagement de 1957 : « se charger de la cause des Dhalits », qui du coup ne font pas l’objet de discrimination positive (quotas d’emploi dans les grandes administrations et entreprises…) comme les autres castes défavorisées. Il faut dire que la situation des Dhalits, à peu près totalement inconnue chez nous en Europe, est difficilement croyable. Encore aujourd’hui, en 2009, les Dhalits ne peuvent pas entrer par la porte principale de l’église de Chengelphet ou d’ailleurs car celle-ci donne sur la rue principale de la ville, voient leurs maisons détruites par des assaillants anonymes, leurs filles attaquées en plein jour… Encore aujourd’hui en 2009, il existe un grand nombre de « travailleurs attachés », véritables esclaves du 21ème siècle qui travaillent jusqu’à leur mort pour un propriétaire terrien à qui leurs parents les ont « attachés » pour payer une dette de quelques centaines de roupies (moins de 10 euros le plus souvent ). Chaque jour ils se rendent dans des champs et ne reçoivent rien si ce ne sont les restes du repas de la veille des contremaîtres et quelques étrennes au moment de la récolte. Aujourd’hui encore en 2009 les enfants Dhalits qui se rendent à l’école doivent prendre leurs chaussures à la main et descendre de vélo lorsqu’ils traversent les terres des castes supérieures, seules autorisées à arborer ces symboles de richesse. Aujourd’hui encore en 2009, les maisons des Dhalits ont le toit qui descend presque à terre pour limiter la dépense, au moins la dépense initiale car à chaque mousson il faut refaire une partie du toit fait de palmes. Aujourd’hui encore en 2009, dix personnes ou plus s’entassent dans quelques mètres carrés où les serpents et les scorpions font encore chaque année des victimes, et où la faim tiraille les enfants entre deux récoltes. Father Suresh et ses soutiens (dont Nicolas Freixedelo, l’instituteur de CM2 de Marie, qui nous l’a fait connaître avec son association APSID) construisent des maisons en dur, recherchent du travail et surtout une formation pour les jeunes Dhalits.

L’activisme de Father Suresh dérange car il met le doigt là où cela fait mal et fait connaître un scandale qui se poursuit discrètement depuis de nombreux siècles. Il sait que nombreux sont ceux même au sein de sa propre institution qui souhaiterait le voir ailleurs, le plus loin possible. Mais il poursuit son travail, car « là où cela fait mal » est le mal. Une souffrance que nous avons pu lire sur le visage des villageois, et de nombreux enfants de son école. Mais aussi car il voit les résultats de son action, héritée de celle du Père Joseph, du Dr. Claire Vellut et de quelques autres : pendant notre séjour, deux de ses anciens élèves ont trouvé un emploi qualifié et stable dans une grande entreprises informatique ; pendant notre séjour, Sherin, travailleuse sociale qui mène la formation pour jeunes femmes Dhalit s’est vu remettre deux récompenses du gouvernement pour son travail ; pendant notre séjour, nos avons croisé à Neerpair deux jeunes institutrices allemandes, dont une était venue en stage de fin d’étude deux ans avant et qui a ensuite organisé une collecte de fonds dans son école ; pendant notre séjour, nous avons surtout vu une énergie et une joie de vivre extraordinaires chez ces enfants qui se lèvent à 5h30, ne mangent presque que du riz et prennent en charge une bonne partie des tâches ménagères avant d’aller à l’école, et sont parfois rudoyés faute d’encadrement en nombre suffisant pour tenir compte des particularités de chacun. Alors Father Suresh s’accroche à ses quelques soutiens : son évêque -lui aussi Dhalit-, ses paroissiens, ses soutiens allemands –parmi lesquels un remarquable retraité de la Continental qui a rendu beaucoup de choses possibles- , suisses et français, les quelques séminaristes et volontaires qui l’entourent –dont Nandhini Krishnan- qui tient toute la comptabilité et les partenariats internationaux- . Et continue de s’occuper des enfants, de se nourrir de leur sourire et de l’avenir meilleur qu’il leur prépare !

 

Bernard, coeur XXXL

Samedi, mars 28th, 2009

Sybille s’est lancée dans la lecture d’une biographie de Mère Teresa et grâce à ses récits, nous découvrons l’appel que la future Indienne a entendu pour se mettre au service des plus pauvres en vivant près d’eux. Je ne sais rien de l’appel reçu par Bernard, seule la biographie de ses parents ayant été écrite pour le moment. Mais les instants passés en sa compagnie sont éclairants : moi qui ne suis pas sure de bien comprendre les béatitudes, je commence à entrevoir la signification de « pauvre de cœur ». Coucher sur une natte à même le ciment près de Delip pour le veiller quand il se réveille plusieurs fois par heure. Faire un compliment à Sophia sur son sari alors qu’elle a les bras boursouflés par une allergie inconnue. Recevoir une sœur qui est partie de la communauté avec perte et fracas il y a quelques mois. Mettre de la crème fouettée sur le nez des enfants pour voir leur visage s’éclairer. Partir en moto ou à pied en apostolat quand il fait 35° à l’ombre, mais les routes ne sont pas ombragées. Manger trois fois par jour du riz ou des pâtes : c’est Carême tous les jours au Jardin, surtout quand les plats se vident plus vite que prévu. Accompagner ces jeunes et moins jeunes dans leur cheminement et leur vie communautaire. Nous accueillir avec simplicité et générosité, en prenant du temps pour nous donner de découvrir ce pays. Accepter de n’avoir « que » huit enfants. Garder assez d’énergie malgré la chaleur, l’administration, l’usure induite par les différences de culture pour ouvrir un centre de soins palliatifs. Avoir l’humilité de faire appel à d’autres organisations catholiques (Fidesco et les MEP). Accepter de ne pas comprendre –ou si peu- les Indiens tout en faisant l’effort d’apprendre et de parler leur langue. Faire tout gratuitement dans les villages et avec les gitans. Etre laïc consacré dans ce pays où les prêtres ont l’air de profiter de leur statut. Et rayonner en évoquant les visites menées aux Philippines, à ceux qui habitent sous les ponts, au dessus de l’eau.
« Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux. »

Delip et son sourire qui lance de l’ amour

Vendredi, mars 20th, 2009

Delip est un handicapé de 30 ans qui est paralysé. Il a la joie de vivre mais ne peut pas parler mais il comprend l’ anglais, il a un sourire extraordinaire qui lance de l’ amour. Il aime tout le monde, il a une vie très compliquée qu’ il arrive à accepter. C’est difficile d’accepter de ne presque pas pouvoir bouger et de ne rien faire. Delip aime bien faire de l’apostolat (aller voir les gens et leur parler) car il a plein d’amis dans les villages. Quand on lui dit qu’on va l’emmener il fait un grand sourire et il fait « ahhhhhh ». Il y va en chaise roulante avec les Amis des Enfants.
Je lui ai donné à manger du saucisson et du fromage que Pierre-Marie avait rapportés d’Italie. J’en mettais un peu partout car il a la tête penchée sur son oreiller et c’était difficile de lui faire rentrer dans la bouche , mais c’était bien.
Chaque nuit Delip se réveille vers deux heures du matin et gémit; on ne sait pas bien pourquoi. Les amis des enfants se relaient pour coucher à côté de lui et le laver et l’aider à changer de position car il n’a pas de muscles. Tout cela est arrivé quand il avait huit ans : il était un peu malade, il est allé à l’hôpital et il est ressorti handicapé à cause d’une erreur des médecins.
Delip fait le chemin de croix avec nous tous les vendredis pendant le carême et va à la messe mais ne reçoit pas le corps du Christ car son père est hindouiste et sa mère est chrétienne mais pas catholique. Parfois sa maman vient et lui donne un peu d’argent; parfois son papa vient aussi et lui donne de l’amour. C’est difficile pour eux d’accepter un enfant handicapé.
Ce qui m’a le plus marqué c’est de voir que Delip sourit beaucoup alors qu’il a une vie si difficile.
Donatella