Messe en français à Saigon

Dimanche, avril 26th, 2009

Sœur Martha Theresa est venue nous chercher pour nous emmener à la messe francophone dans une paroisse dominicaine. J’étais étonnée de sa tenue : veste noire sur pantalon à l’occidentale. Il faut dire que tous les Vietnamiens n’ont pas gardé grand-chose de leurs vêtements traditionnels. Dans la rue règnent uniformément tee-shirt et pantalon : le socialisme ne se voit pas sur les habits sauf lorsqu’oncle Hô et sa longue barbe est pris comme motif. Pour en revenir à sœur Martha Theresa, quand elle a constaté que nous étions prêts, elle a enfilé son habit et mis son voile : nous étions prêts à affronter le flot des motos, aussi intense en cette matinée dominicale que les jours précédents. Confiance en soi, évaluation précise des vitesses et des distances, rapidité de déplacement et foi dans la vie éternelle sont autant d’atouts pour quitter le trottoir –lui-même envahi par des engins stationnés ou en mouvement- et rejoindre l’autre rive, vivant !
Le célébrant est vietnamien, âgé d’une bonne soixantaine d’années. Pendant son homélie, je me prends à m’interroger sur toutes les épreuves que cet homme a certainement surmontées : sans doute né pendant la seconde guerre mondiale, quand son pays était aux mains des Japonais ; enfant quand son peuple se battait contre les Français dont il maîtrise parfaitement la langue ; séminariste quand les Américains pilonnaient ses terres, jeune prêtre quand les communistes prirent le pouvoir sur tout le pays, prêtre mûr quand le capitalisme se mit à déferler sur Saigon la dévergondée et maintenant au service d’une petite communauté d’expatriés et volontaires qui doivent tourner très régulièrement. Ces pensées, je les ai souvent depuis que nous sommes au Vietnam, face à une personne d’un certain âge : est-elle pro française ou non ? Qu’a-t-elle subi pendant les trente années où son pays a vécu en guerre et du fait du socialisme d’été ? C’est étonnant comme le mot « Vietnam » reste associée pour moi avec le terme « guerre » : peut-être parce que j’ai toujours eu dans ma classe ou mon école un camarade Nguyen, dont je savais bien qu’il était réfugié ou fils de « boat-people ».
Le prêtre ne fait aucune propagande communiste, ce qui est parfois le cas parait-il. Par contre, il ne se prive pas d’une comparaison ironique entre les 10% de pratiquants dans l’Hexagone –il me semblait qu’ils n’étaient que 3%- et les 1 sur 12 au Vietnam. Même en terme de religion, les Vietnamiens font vite et fort.
Facile de suivre la messe : feuille en français, chants de la communauté de Saint Jean –il ne manque que les tambours et Sybille- et visages connus. Commençons par Vincent et Fanette, chez qui nous avons déjeuné hier : Vincent était un membre éminent de la bande des jeunes de la paroisse francophone de Tokyo en 1995, sous couvert de coopération chez les MEP ; Stéphanie passait son bac. Depuis, Mathurin et Manon sont arrivés et toute la famille a eu l’excellente idée de s’installer à Saigon pour raisons professionnelles. Sœur Atsuki (souvenez-vous, à Tokyo) nous a donné leur adresse et nous avons dégusté une quiche lorraine au bord de la piscine en évoquant des souvenirs d’anciens et des projets de « toujours jeunes » pendant que les filles retrouvaient les poupées Corolle, les landaus et les Kaplas avec beaucoup de plaisir. Il y aussi Hervé, cousin d’Armelle, chez qui nous allons déjeuner : encore une piscine en vue et des enfants avec qui jouer, qui plus est cousins de Flavie. Il y a aussi des jeunes qui s’attardent après l’office : encore des MEP. Profitons-en, Priscille nous propose de lui rendre visite à l’orphelinat où elle est bénévole.

Emmaüs, visionnaire au Japon

Mardi, avril 21st, 2009

Parmi les personnes que Laure avait très envie de revoir au Japon, il y avait Sœur Hatsuki, responsable d’Emmaüs à Tokyo. Nous l’avions rencontrée deux ou trois fois pendant notre premier séjour au Japon (1988-1990) et toujours apprécié sa gentillesse, sa joie de vivre et sa simplicité, et senti l’importance de son travail avec les oubliés du système japonais, oubliés dont personne ne s’occupait dans cette période faste.
En la retrouvant toujours aussi joviale (« akaroui » comme on dit en japonais), accueillante, douce et pleine d’espoir, et surtout en l’écoutant raconter aux filles sa vocation et son histoire, une évidence m’est apparue : celle de l’intuition géniale et incroyablement visionnaire de l’Abbé Pierre qui s’intéressa au Japon dès les années soixante.
«Dans mon enfance, je me demandait pourquoi certains enfants devaient voler pour se nourrir et pourquoi personne ne s’occupait d’eux ». « Devenue grande, je voulais faire quelque chose pour eux » ; « un jour j’ai rencontré un Monsieur qui cherchait à apprendre le japonais ; je lui ai proposé de l’aider, il travaillait pour l’Abbé Pierre, c’est comme cela que j’ai connu Emmaüs » . Depuis, entrée aux Missions Etrangères de Paris, Sœur Hatsuki a consacré sa vie aux pauvres de Tokyo, ceux qui ont perdu leur travail, quitté leur famille, sombré dans l’alcoolisme, perdu leurs repères et leurs soutiens sociaux. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, ces oubliés du système étaient très peu nombreux, le modèle japonais de croissance ayant donné accès à la quasi-totalité de la population aux privilèges de la classe moyenne : l’emploi à vie, la reconnaissance et la protection sociales de l’entreprise, des conditions de vie frugales mais sans risque. Avec l’éclatement de la bulle spéculative financière et immobilière en 1990, les exclus du système, rejetés par la majorité comme des marginaux « ayant souhaité cette vie » ont commencé à se multiplier. Traditionnellement, ils venaient s’échouer au parc de Ueno et au pied de l’autoroute suspendue longeant la rivière Sumida, deux quartiers traditionnels et populaires de Tokyo, où les gens les toléraient. Ailleurs, comme à Shinjuku, ils étaient régulièrement délogés par la police qui détruisait leurs cabanes en cartons pourtant propres (comme à la maison, ils y entraient en laissant dehors leurs chaussures). Aux vieux et aux rares immigrants clandestins (des Iraniens en particulier) ont commencé à s’ajouter des pères de famille n’osant pas annoncer à leur entourage qu’ils avaient perdu leur emploi et préférant disparaître dans la nature plutôt que perdre la face. Aucun de ces marginaux ne mendiant, ils ont pendant longtemps vécu des restes des restaurants et des clubs huppés de Ginza trouvés sans grand mal dans les poubelles. Mais les clubs, financés par les budgets de représentation des entreprise,s fermant un à un et la concurrence pour les poubelles se faisant de plus en plus rude, ils ont dû trouver d’autres sources de subsistance. En leur proposant le modèle des chiffonniers d’Emmaüs, l’Abbé Pierre a eu  une intuition géniale : proposer aux rejetés de retrouver un groupe qui les reconnaisse et les entoure, tout en leur proposant un travail : collecter et vendre les déchets que la société japonaise produit en quantités inégalées (tout est emballé, sur-emballé et ré-sur-ultraemballé au Japon). En proposant en même temps de redonner du sens à leur vie, et donc une place dans la société.

Le Japon en hiraganas: A à O

Vendredi, avril 10th, 2009

Pour profiter de notre court séjour à Tokyo -quoique rallongé de cinq jours en cours de route- j’avais décidé de ne rien écrire sur le Japon. De toute façon, que dire après sept ans passés dans l’archipel et treize ans d’absence ? J’ai été rattrapée par les commentaires des enfants, les beaux moments de retrouvailles et les changements constatés. Et j’ai été heureuse que, contrairement à Hong Kong, nous n’ayons eu aucun regret d’être revenus au Japon et que nos filles aussi aient apprécié ce temps.

Alors voici quelques anecdotes sur ce que nous avons vécu et aimé, classé par alphabet hiragana. Que les puristes m’excusent, j’ai oublié l’ordre (les cours de Kuwae-sensei sont bien loin) et certaines lettres …

A rigatoo (merci) : L’un des mots de base de la langue japonaise que les MADAM, quel que soit leur âge, ont appris en quelques heures et emploient à bon escient. Nous sommes heureux des centaines d’heures passées à répéter les phrases des ouvrages de Kuwae-sensei : à peine arrivés, le vocabulaire revient comme par magie et la signification des kanjis par la même occasion (à tout le moins, ceux que nous avions appris !). En constatant la rapidité avec laquelle nos filles se mettent au japonais, je me demande comment nous pourrions faire pour qu’elles puissent être initiées jeunes aux langues étrangères.

I é (maison) : J’avais prévu de prendre une photo d’Espérance 7 devant notre ancienne maison de Hiroo mais les grues étaient passées avant nous et notre immeuble de trois étages est passé à huit ou neuf, croissance proportionnelle à celle de notre famille… Quant à notre petite maison en bois de Komazawa, nous n’avons même pas cherché à la retrouver, de peur d’être confrontés à des “mansions” en béton.

U rusai (bruyant) : Le qualificatif le plus approprié pour nos filles, qui se font remarquer par leurs chants, leurs cavalcades, leurs disputes et tout simplement leur nombre dans les transports en commun et dans la rue. Je passe donc mes journées à les reprendre pour qu’elles rentrent dans le rang et passent quasiment inaperçues…. Cependant, je n’envie en rien les quelques écoliers que nous avons aperçus, uniforme et cartable sur le dos, un peu trop silencieux à mon goût pour des enfants.

E mmaüs : Le souvenir d’un prêche de l’abbé Pierre dans notre paroisse tokyoïte en 1993 et surtout la présence de soeur Hatsuki, religieuse MEP rencontrée il y a vingt ans, nous ont poussé à lui rendre visite dans le centre Emmaüs d’Ogikubo. C’est l’occasion pour nous de découvrir sa vocation : révoltée très jeune contre la pauvreté et l’injustice des années de guerre et d’après guerre, consciente de l’espérance qui l’animait grâce à sa foi en Jésus et désireuse de la faire partager à un plus grand nombre de Japonais, cherchant à vivre pour et avec les pauvres; la Providence met sur son chemin un Français qui souhaite apprendre le Japonais car il est envoyé par l’abbé Pierre pour ouvir des foyers. C’était en 1 967 ! En plus de quarante ans, la situation économique du pays a drastiquement changé mais la pauvreté revient depuis l’éclatement de la bulle, amplifiée maintenant par la dissension des liens familiaux et de voisinage. La mission de soeur Atsuki n’est donc pas plus facile : elle est aidée dans sa tâche essentiellement par des Francophones, trieuses ou organisatrices d’ateliers (du sumie à la fabrication de fromage blanc et foie gras). Elle est plus que jamais un modèle pour le Japon actuel à travers les deux missions d’Emmaüs : vivre en communauté, chacun apportant ses compétences et recycler.

O nigiris (boule de riz entourée d’une algue séchée et fourrée) : notre premier et dernier plat au Japon, que nous avons dégusté à toute heure de la journée, avec une prédilection pour le goût “okaka” (en hiragana sur le film protecteur) ! Ce sont aussi des onigiris que nous distribuions aux SDF dans le parc et la gare de Ueno tous les jeudis soirs. Notre ami Christophe de Pous le fait maintenant le jeudi à 4h du matin à Shibuya : la rangée de pauvres s’est juste allongée.